04 janvier 2008
21. Tu parles
Lulu inspectait le dessin de ses petits yeux malins, et
passait un doigt léger sur le lavis que lui avait passé Loïc.
- Dis donc, Barbouille,
ça m’a pas l’air tout jeune, là ton truc ?...
- Non, c’est pas
jeune du tout même ! Du vrai 1900, Lulu, et pas de n’importe qui !
Mate un peu la signure : Van Dongen himself !
Lekervelec n’hésitait pas à causer canaille avec les
canailles : il s’imaginait ainsi faire un peu partie de leur monde, ou,
pour tout le moins, leur faire croire… Les banditos n’étaient pas vraiment
dupes, mais ils laissaient faire : quand le cave avance masqué, il a
généralement l’cul à découvert ; suffit juste d’le laisser passer pour le
lui botter ; ou plus si affinités. Lulu Hortec, en bon voyou, estima
l’arnaque possible, sinon probable, et suspecta :
- Dis, ça s’rait pas
un Van de Pute que t’aurais fabriqué dans ton atelier privé, des fois?...
Parce que le faux, en peinture, c’est un peu comme qui dirait la gymnastique de
l’artiste… le fitness du rapin, non ?... Alors de là à vouloir épater
l’bourgeois et lui r’filer du frelaté, y a qu’un pas, que tu t’amuserais pas à
franchir avec moi, hein ?
- Tu déconnes,
Lulu ! Tu parles, j’m’amuserais pas à chercher à t’entourlouper ! Pas
avec un pro comme toi, tu parles !... Non, c’est bien un Van Dongen, un
lavis original, reproduit dans un canard de l’époque et qu’on avait perdu. Et
moi j’l’ai retrouvé, voilà…
Loïc Lekervelec venait, en toute inconscience, d’attaquer,
sur la personne de Lulu Hortec, les premières mesures de l’arnaque royale: le
faux et son usage sont réservés à des malfrats de première, qui pratiquent le
mensonge patenté, plus fort qu’un ministre des finances qui rapporte le budget,
et la disparition instantanée mieux que le pote qui te doit mille balles !
Lulu fit une petite moue approbatrice et enchaîna :
- Tu sais, dans mon
secteur on est appelés à fréquenter toute sorte de gens… Et j’en connais qui
seraient p’têt preneur pour de l’œuvre d’art, d’la vraie œuvre d’art. Bien sûr
faudrait qu’tu sois vendeur, forcément…
- Note que j’dis pas
qu’jsuis pas vendeur, Lulu… Faut voir les conditions. Parce que les conditions,
ben ça conditionne, n’est-ce pas ?...
Loïc se prenait au jeu, et s’mettait à croire à son
nouveau personnage : il tentait même le tir au but dans les premières
minutes, c’qui lui valut un contre de première bourre :
- Dis, Barbouille,
c’est toi qui parle de conditions ?... Faudrait p’têt bien d’abord
qu’j’vérifie quelques petits détails, non ? Comme par exemple le côté vrai
de l’œuvre d’art… puis d’où ça peut venir… et après on verra pour le prix …
et ensuite les conditions. Tu voudrais pas qu'je croie que tu es pressé de me
refiler une croûte, non ?...
- Arrête tes
conneries, Lulu, bien sûr que non ! Tu parles !...
(à suivre…)
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